Histoire & Mémoire Militaire Alpine

Recherches sur le fait militaire en Savoie (1870 - 1962)

Les poilus savoyards « fusillés pour l’exemple » durant la Grande Guerre

Un peloton d'exécution
Un peloton d'exécution

« Fusillés pour l’exemple » : définition et chiffrage

L’expression de « fusillés pour l’exemple » désigne, dans le langage courant, un militaire exécuté après décision d’une juridiction militaire autant pour un délit précis que dans un souci d’exemplarité visant à maintenir les troupes en parfait état d’obéissance. En effet, le code de justice militaire punit de mort la « désobéissance militaire », soit les soldats furent exécutés pour abandon de poste en présence de l’ennemi, refus d’obéissance, désertion à l’ennemi, voies de fait envers un supérieur, capitulation en rase campagne et instigation à la révolte. D’après un arrêt de la cour spéciale de justice militaire de 1934, ce sont ces motifs qui engendrés des fusillés dits « pour l’exemple », et qui ont alimenté depuis 1998 le débat sur une réhabilitation collective. La mort par fusillade est également prévue pour des motifs moins polémiques, tels que faits de droit commun et d’espionnage.

Durant la Grande Guerre, les conseils de guerre ordinaires du temps de paix sont doublés des conseils de guerre « spéciaux » institués le 6 septembre 1914 par un décret du ministre de la Guerre A. Millerand. Inspirés des sévères cours martiales de 1870 des cas de flagrants délits, ils représentent une procédure simplifiée et expéditive jugeant rapidement et durement. Bien qu’ils ne sont en réalité responsables que de 107 fusillés sur 546 (soit 16% des fusillés), ils sont supprimés par la loi du 27 avril 1916 face à la réprobation de l’opinion publique. Ainsi, le traitement judiciaire des divers cas de délinquance militaire obéit à un fonctionnement totalement différent de la justice civile : c’est une justice d’exemplarité où « ce sont moins les faits eux-mêmes qui comptent que les conditions dans lesquelles ils ont lieu » rappelle l’historien E. Saint-Fuscien.

Les historiens estiment qu’environ 2 400 individus, civils ou militaires, Français ou étrangers, ont été jugés et fusillés par l’armée française entre 1914 et 1919, dont 950 soldats français environ. Parmi eux, 639 soldats selon le SHD, voire 655 selon les spécialistes indépendants (soit les 2/3) l’ont été pour des raisons de « désobéissance militaire » (donc fusillés « pour l’exemple »), dont 5 Savoyards et 5 Haut-Savoyards. Les autres ont été exécutés pour des motifs plus classiques de droit commun (140 fusillés, dont un Savoyard et un Haut-Savoyard), espionnage (127 soldats fusillés, aucun Savoyard) et d’autres pour encore motifs inconnus à ce jour (47 fusillés). Les exécutions sommaires au front, couvertes par la hiérarchie, sont quant à elles impossibles à dénombrer. Une cinquantaine de fusillés « pour l’exemple » a déjà été réhabilitée durant les années 1920 et 1930 à la demande des familles ou des camarades de combat. Seuls trois départements ne déplorent aucun fusillé « pour l’exemple ».

 

Une dizaine de poilus savoyards « fusillés pour l’exemple » entre 1914 et 1917

La chronologie et les circonstances de la condamnation des dix poilus savoyards fusillés épousent l’évolution de la pratique judiciaire décrite par Emmanuel de Saint-Fuscien. Dans un contexte d’acceptation de l’autorité des chefs et de durcissement de la violence judiciaire, la moitié des « fusillés pour l’exemple » le sont dès l’année 1914. Le chasseur alpin Royer, meunier originaire du Bourget-du-Lac servant au 14e BCA, est fusillé dans les Vosges le 4 septembre pour « abandon de poste devant l’ennemi » et « mutilation volontaire ». Puis deux fantassins haut-savoyards du 30e RI d'Annecy sont passés ensemble par les armes le 12 septembre après la retraite française d’Alsace, mais ces sanctions sont très douteuses : l’automutilation présumée de Gathier, horloger à Cluses, n’est pas clairement établie, car il aurait perdu un doigt lors d’une terrible charge à la baïonnette ; l’« abandon de poste devant l’ennemi » reproché à Inclair, cultivateur à Sallanches, constitue une erreur judiciaire flagrante selon les témoins oculaires. Il devient dès la guerre un symbole de l’inhumanité des conseils de guerre. Sa tombe devient même un lieu de pèlerinage en étant fleurie en masse par les combattants de passage. La Cour spéciale de justice militaire l’acquittera de manière posthume en 1934. Le fantassin Rollet, un cuisinier originaire de Villargondran et mobilisé au 97e RI de Chambéry, est passé par les armes le 6 novembre 1914 pour « désertion et pillage au front » car il a été surpris, habillé en civil, en train de cambrioler une maison dont les habitants ont été évacués. Pour sa part, le caporal au 158e RI Chappaz, scieur à Thorens, est fusillé le 23 novembre en Artois. Le conseil de guerre l’accuse d’« abandon de poste en présence de l’ennemi » car il s’est enfuit lors d’une attaque allemande en abandonnant ses hommes. Le marsouin Maurin, mécanicien chambérien servant au 36e RIC de Lyon, et une forte tête : vol, désertion… Mais ses « voies de faits envers un supérieur » sont le délit de trop : il est fusillé le 26 novembre en Meurthe-et-Moselle.

Faisant suite à cette phase d’autoritarisme de la hiérarchie militaire, une baisse relative de la pression disciplinaire est observée en 1915-1916. Le rythme des exécutions diminue, et leurs motifs sont mieux établis. L’adjudant Aixois Casanova est militaire de carrière au 297e RI de Chambéry. Mais il a semble-t-il flanché durant la bataille des Vosges en 1915 : accusé d’« abandon de poste devant l’ennemi », il est fusillé dans le Haut-Rhin le 23 mars. Puis deux récidivistes sont sanctionnés pour « désertion en temps de guerre » : le fantassin au 149e RI Gerbex, un boucher originaire de Reignier, est exécuté le 3 juin 1915 dans la Marne ; le fantassin Bussat au 97e RI, cultivateur à Presilly, est fusillé le 6 juin 1916 en Lorraine. Ces deux soldats avaient d’abord obtenu la clémence de la justice militaire, mais leur récidive scelle leur sort.

La renégociation de la relation d’autorité à l’œuvre à partir de l’été 1916 et durant l’année 1917 se traduit par davantage de souplesse et de bienveillance de la part des conseils de guerre : aucun combattant savoyard n’est passé par les armes en 1917 à l’occasion des mutineries. Le fantassin Gallet, charbonnier à Chambéry, soldat au 30e RI, est un habitué des désertions ; après une sixième fuite en tenue usurpée de zouave muni d’un faux titre de permission, il est fusillé pour « désertion devant l’ennemi » dans l’Aisne le 2 novembre 1917, sans lien avec les fameuses mutineries.

Face à des combattants de plus en plus spécialisés et autonomes, la pression disciplinaire se dilue en 1918. Cette année-là, s’illustre donc par l’absence de peine capitale à l’encontre de poilus savoyards.

 

Le peloton d’exécution, un cérémonial créé pour faire un exemple

Les parades d’exécution font partie intégrante d’un cérémonial censé resserrer les liens de la communauté combattante après l’avoir purgé de ses membres jugés coupables. En réalité, cette théâtralisation de la sanction mortelle se révèle pénible pour les soldats formant le peloton d’exécution. Le marsouin au RICM René Germain, originaire de Thonon-les-Bains, confie ainsi son écœurement lorsqu’il participe à la fusillade d’un mutin en 1917, en arrière du Chemin des Dames :

« Le 5 octobre, le bataillon fut désigné pour assister à une exécution capitale. Quelle triste journée ! Nous partîmes à 5 h 30 du matin pour rejoindre le lieu de l’exécution situé à quelques kilomètres au sud de Nanteuil. Devant un petit talus, le peloton d'exécution – un bout de bois clair horrible à voir – était planté en terre, et le bataillon se mit en colonnes de compagnies devant « la chose » et attendit, l'arme au pied. Une voiture apparut soudain, couverte d'une bâche verte qui cachait la victime, elle roulait en plein champ, avec des soubresauts violents. Comme le cheval ne voulait plus avancer, le condamné descendit à 100 mètres encore de son poteau. Il eut une défaillance en voyant ce déploiement militaire, le lieu du sacrifice, puis il se ressaisit et marcha de lui-même au supplice accompagné d'un aumônier. Il était grand, plus grand que son poteau. On lui banda les yeux, et la musique se mit à jouer. Les visages étaient tous livides, aussi livides que le sien, petite tache blanche sous un bandeau bleu. Le peloton d'exécution s'approcha dans le silence revenu ; un soldat glissa et faillit tomber : on eût dit que ces pauvres bougres portaient 100 kg à chaque jambe. Puis on fit présenter les armes, et sur un ordre on tua l'homme. Le condamné était certainement un misérable, mais cette exécution était hideuse et restera pour moi un des plus mauvais souvenirs de la guerre. »

Le fantassin albertvillois P.- J. Grange porte également de nombreuses critiques alors qu’il assiste à une scène semblable à l’automne 1916 :

« Un officier lit l’acte d’accusation qui se résume à ceci : « N’est pas sorti de la tranchée lors d’un coup de main exécuté par sa section ». Nous connaissons le condamné : il est du 30e ! En Champagne, il s’était distingué et on l’avait décoré de la croix de guerre. Toujours, depuis deux ans, il a fait vaillamment son dur métier de soldat et, pour une minute d’hésitation, on se prépare à le fusiller. »

Si les témoins éprouvent de la compassion pour ces fusillés, c’est qu’ils savent que la frontière entre l’héroïsme et la délinquance n’est pas aussi nette que la justice militaire veut bien le faire croire... A ce sujet, Grange est catégorique :

« S’ils reconnaissent la nécessité de faire de temps à autre un exemple pour maintenir la discipline, ils voudraient pour le moins que les juges soient choisis parmi les combattants, des vrais, pas des officiers d’état-major ou des gradés du ravitaillement. Le plus brave peut avoir, devant le danger, un moment d’hésitation et nous ne savons pas, nous qui venons d’assister à cette exécution, si un jour une peur ridicule ne s’emparera pas de nous au moment de franchir le parapet. Nous nous solidarisons avec le mort, car nous sentons que son crime n’était pas grand. » 

La question est donc juridiquement close depuis le 14 janvier 2022 : l'assemblée nationale réhabilite la totalité de ces 639 "fusillés pour l'exemple", préférant tenir compte du contexte de "brutalisation" qui a pu conduire certains soldats épuisés ou traumatisés à commettre des actes délictueux afin de suivre dans les conditions extrêmes imposées par une guerre.

Sources :

Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, 2011.

Mino Faita, Les fusillés innocents durant la Grande Guerre, 2013.

Sébastien Chatillon, Les Poilus de Haute-Savoie, 2020.

René Germain, Il revint immortel de la grande bataille, p. 172-173.

Philibert-Jean Grange, Philibert engagé volontaire, p. 128-129.

Site : https://prisme1418.blogspot.com

Par Sébastien Chatillon Calonne, février 2022

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